
Ma Sylvie
Ma Sylvie,
Oui, j’ai su pour la maison de tes parents. C’est devenu un véritable fléau, ces démolitions dans le quartier où on a grandi. Je nous revois encore toutes les deux à 15 ans, allongées sur ton lit, toi rêvant à Sydney et moi à Craig, nos deux Anglais, comme les appelait ton père en riant. On les trouvait tellement beaux, tellement plus intéressants que les garçons de notre école! Je revois aussi ta mère, dans la cuisine, sa cuisine, qui nous préparait des hot-dogs toastés quand elle n’en pouvait plus de nous entendre chanter « How deep is your love », cette chanson qu’on écoutait en boucle et qu’on massacrait. J’aime encore les hot-dogs toastés et le café qu’on s’est mis à boire au cégep (ce n’est pas du café, ça, préciserait di Stasio horrifiée). Tu te rappelles les après-midis passés avec ta mère dans sa cuisine à boire du Maxwell House dans ces tasses qu’on trouvait laides, mais qu’on a tenu à récupérer quand ta mère a vendu la maison? Les cafés bouillants with one milk, no sugar achetés dans les Dunkin’ Donuts où j’aime m’arrêter quand je descends voir Martin à Boston me ramènent toujours chez toi, rue Balmoral.
Tu as raison : c’est dans l’indifférence qu’on laisse disparaître ces maisons. Quelques-unes étaient très belles. Tu te souviens comment on passait et repassait devant « la plus belle maison qu’on avait jamais vue », celle au coin de Robillard et Grande-Allée, démolie elle aussi cette année, et dont on se plaisait à imaginer l’intérieur? Pendant longtemps, on n’a pas su qu’il y a en avait de plus belles ailleurs, dans d’autres quartiers où on n’allait jamais. C’est triste de voir que rien n’est tenté pour sauver ces maisons ouvrières qui n’ont, pour certains, aucune valeur patrimoniale. Ces traces que l’on efface sont celles de tout un milieu social à qui l’on refuse les traces tangibles de sa présence, comme s’il ne comptait pas, n’avait jamais compté. Ceux qui habitent toujours Laflèche semblent impuissants devant la disparition du savoir-faire d’hommes comme ton père et tes oncles qui ont construit ces maisons et de celui de femmes comme ta mère qui ont veillé à leur entretien. Bernard Émond a raison de dire que « la permanence au XXIe siècle est un privilège de riches ». Il reste les souvenirs, c’est vrai, mais est-ce que ça suffit?
Quand tu viendras en juillet, je ferai du café qu’on boira dans ces tasses qu’on continuera de trouver laides ; on ira se promener autour de notre école secondaire ; on se dira qu’après tout, on n’y a pas été si malheureuses ; on trouvera le courage de marcher jusqu’à la rue Balmoral ; on ira s’asseoir sur le trottoir, en face de l’affreux quadruplex qui aura remplacé votre maison ; on se mettra à pleurer ; on se mouchera dans les napkins froissées du Dunkin’ Donuts (j’en ai toujours dans mon sac) ; on retournera chez moi ; tu nous prépareras des hot-dogs toastés ; on s’allongera sur mon lit ; tu me parleras de Nathalie, je te parlerai de Martin ; on écoutera « How Deep is your love » en boucle ; on chantera à tue-tête jusqu’à en perdre la voix ; et on se consolera en se disant qu’il nous reste au moins les souvenirs.
Ta Catherine qui t’embrasse.
Appréciation du jury
Un retour nostalgique dans les souvenirs d’adolescence débouche, chez Catherine Grech, sur une réévaluation du patrimoine bâti au Québec. Que conserver d’une époque? Quelle est la valeur des maisons d’ouvriers, et du même coup quelle est la valeur de ces vies d’ouvriers et de femmes au foyer, vies ordinaires pourtant uniques et précieuses? Le style de l’autrice n’hésite pas, lui non plus, à revaloriser le vernaculaire, en mélangeant québécismes et anglicismes. Dans cette lettre se mêlent le personnel et le social, dans un parti pris affirmé pour les classes les plus humbles.

Catherine Grech
Troisième prix | 2021
Catherine Grech enseigne la littérature au cégep de Saint-Laurent. Détentrice d’un doctorat en littérature de l’université McGill, elle a fait paraître plusieurs articles sur les représentations littéraires de la vieillesse. Elle s’intéresse aussi aux récits mémoriels des soldats français et travaille présentement sur les documents et les photos laissés par son père, un ancien combattant en Algérie.
