La migration

Ahmah,

Ils pensent que je ne me souviens de rien, mais je me souviens de tout. Que dois-je leur dire ? Que tu m’as mise dans deux sacs d’épicerie et que tu m’as pendue à la poignée d’une porte de cuisine ? Que tu m’as laissée traîner là, seule, du matin au soir ? Croiraient-ils cette histoire ? Non. Ils n’en croiraient pas un mot. Pourtant elle est si vraie.

Je me souviens des réveils brusques dans l’obscurité de notre chambre. Avec ton coude, tu me poussais du paillasson. Loin de ton corps, je frissonnais sur le sol froid. Là, tu changeais ma couche et avec une serviette mouillée me lavais le visage. À mon gémissement, tu marmonnais : « Calme-toi! Je réchauffe le congee et l’alcool de serpent maintenant ! » Tu disais toujours la même chose. C’étaient tes seuls mots, jour et nuit. La bouillie de riz me remplissait l’estomac tandis que la demi-cuillère d’alcool me laissait tranquillement satisfaite. Je n’avais pas besoin de plus. Avant de quitter la pièce, tu allumais la télévision. Tu baissais le volume pour ne déranger personne. Tu me caressais la tête puis tu m’accrochais à la poignée de la porte.

Tout ce que j’ai appris, je l’ai appris de notre télévision noir et blanc. Cette machine parlante, j’en étais dépendante. Elle m’a bercée avec ses mots mystérieux. Blottie à l’intérieur de mes sacs, j’écoutais et observais attentivement, absorbant des idées encore trop floues pour moi. Perplexe, je me demandais pourquoi les garçons étaient si importants. Pourquoi les filles étaient-elles abandonnées sur les marches des orphelinats? Envoyées chez des nouvelles familles dans des pays lointains ? Comme tu me parlais rarement, je n’ai jamais appris à verbaliser mes pensées. Les questions dans ma tête sont restées aussi muettes que mes désirs pour toi.

J’ai pleuré dans l’avion. Le trajet m’a désorientée. Eux aussi ont versé des larmes et je n’ai pas compris pourquoi. Leur conversation n’avait aucun sens. Leurs visages, cheveux jaunes bouclés, grands yeux bleus, ne ressemblaient en rien à tes tresses noires et tes petits yeux en amande. Même leur odeur différait de la tienne. Je n’aimais pas la nourriture qu’ils me servaient. Les biscuits secs collaient à ma gorge. Sans l’alcool de serpent, tout devenait une corvée à avaler.

Jour après jour, je faisais le tour de leur maison à la recherche de notre vieille télévision, de notre paillasson, de nos coussins en lambeaux. Obstinément je t’ai cherchée, mais tu ne m’avais laissé aucune trace.

Quand je rampais près de ses pieds, Cheveux Jaunes se penchait pour me ramasser. Elle m’asseyait sur ses genoux à côté du chat. J’avais peur de cet animal aux griffes acérées. Ses pupilles changeaient de couleur avec la lumière. Elles brillaient au soleil pour ensuite s’éteindre à l’approche de la nuit. Ce tour de magie me troublait. Je voulais seulement te revoir, le noir immuable de tes yeux.

Cheveux Jaunes m’adressait constamment la parole. Plus elle chantait « UN CHAT! UN CHIEN! UN OISEAU! », plus j’entendais ta voix : « Je réchauffe l’alcool de serpent maintenant ! » Au lieu des « Bravo ma petite! », j’aurais voulu réentendre notre vieille télévision me raconter des histoires de bébés filles laissées pour compte dans le froid. Je me demande ce qui est arrivé à ces fillettes. Je me demande si tu te souviens encore de moi.

Mei

Caroline Vu

Premier prix | 2019

Caroline Vu-Nguyen (nom de plume: Caroline Vu) est née au Vietnam. Après des séjours prolongés en Ontario, en Amérique Latine et en Europe, elle est revenue au Québec où elle vit avec ses deux filles. Elle travaille actuellement comme médecin de famille à Montréal. Elle est l’auteure de deux romans: «Palawan» et «Un été à Provincetown».