
À toi
à toi,
j’aurais beaucoup à te dire mais ce sont toutes des choses que tu sais déjà comme tu me connais très bien au fond mais quand même ce soir est froid particulièrement lent le temps est éclaté ne s’écoule plus de la même façon
j’ai mal à la tête ce soir
agitée par mes souvenirs
je n’aime pas déambuler dans les quartiers qui me sont inconnus je sais bien qu’un quartier nous est inconnu à un moment ou à un autre et que nécessairement je l’apprivoise à force de marches et de cafés ici et là c’est à pied que je cartographie montréal comme l’île que je voudrais qu’elle soit je la marche petite quand je rêve de l’île d’orléans je la marche fragmentée quand je pense aux îles-de-la-madeleine tout ce qui est insulaire percute mes rêveries par vagues et aujourd’hui je me suis trouvée nerveuse à parcourir les avenues que je ne connaissais pas en quittant ton trois et demi dans le mile-end j’ai voulu acheter des clopes c’était un soir d’automne mordant où fumer rend le temps élastique semble être la seule chose à faire pour exister dans l’insouciance de la nuit qui avale la soirée j’ai voulu t’écrire un poème truffé de signifiants qui n’existaient que pour moi te rappeler les baisers à coups de trois les pas besoin fredonnés entre les gorgées de vin orange ou grec une fable en allers-retours au cœur de l’île au son de baker de jaar pour tromper l’ennui partout tout le temps c’est les jambes lourdes mais le cœur plus léger que j’ai retrouvé l’avenue mont-royal la lune déjà bien haute et le vacarme nocturne est une vieille chanson à laquelle je retourne sans cesse par habitude comme je retourne aux espaces que j’appelle indistinctement maison
je me suis découvert cette urgence de revenir à une page blanche à un imaginaire qui m’appartient tu sais ces imaginaires que l’on se crée des utopies je constate de plus en plus que l’écriture me permet de me penser dans le monde oui mais dans tous les mondes dans toutes les variantes de cette vie qui est la mienne
je lis je lis beaucoup et c’est à travers les poétiques des autres que j’arrive à me penser
crois-tu qu’un jour je serai prête à me penser par moi-même sans appui sinon ma propre écriture un peu comme garneau qui écrit « c’est là sans appui que je me repose »?
crois-tu que je puisse m’épuiser à force d’écrire?
crois-tu qu’on peut puiser dans la fatigue un renouveau?
en écrivant cela je repense aux vers de dumont que je reprends à peu près « il y a des muscles à développer dans la fatigue »
je crois que je saisis maintenant
l’hiver approche et ce que je déteste ce sont ses nuits sombres interminables solitaires ça affole mon insomnie les journées trop courtes et la noirceur sont témoins de mes amertumes toujours synonymes de vacillements
j’abhorre l’isolement
aime la solitude
je confonds les deux
c’est dans l’isolement que je suis confrontée aux autres
à leur absence
et à moi-même dans la solitude
j’ai froid ce soir
octobre est bien seule
m.
Appréciation du jury
Le texte de Marjorie Benny se démarque par son style original, dont les longues phrases sans ponctuation évoquent parfaitement la conscience libre et distraite qui est le propre de la déambulation. Cette promenade que propose l’autrice dans la métropole nous rappelle que Montréal est aussi une île qui, par la magie de la rêverie, peut renvoyer aux autres îles qui composent le paysage du Québec. Un archipel imaginaire se déploie ainsi dans cette prose qui n’hésite pas à affirmer sa parenté avec la poésie de grands auteurs québécois.

Marjorie Benny
Deuxième prix | 2021
Diplômée de l’Université du Québec à Montréal en études littéraires, Marjorie Benny poursuit une maîtrise à l’Université McGill où elle s’intéresse aux liens entre maternité et écriture. Dotée d’une grande sensibilité, elle a découvert les terrains féconds de l’écriture, de la vulnérabilité et de la résilience dans l’expérience de la relation à l’Autre. À ce jour, ses textes ont trouvé demeure auprès de diverses revues littéraires dont Le Culte, L’Artichaut, Grands Espaces (auparavant Main Blanche), Revue NYX, Le Pied, Lieu Commun et FEMLU.
