Chère Yolande

Ma chère Yolande,

Enfin je t’écris, bien installée dans ma petite maison haut perchée sur l’île qui m’a retrouvée, l’île d’Embarras.

Tu es la seule qui as compris pourquoi j’ai pu être aussi insensée de m’installer ici sur la toute dernière île habitée au fond des marais. Ici, nous sommes inondés à chaque printemps et complètement coupés du reste du monde pendant des semaines pour ensuite être envahis de moustiques et d’humidité en permanence. On m’avait dit, pour me rassurer, que la région était un véritable paradis onze mois par année et qu’il suffisait de bien se préparer pour que le temps des inondations soit vite oublié.

Moi qui ne connaissais rien de la vie dans les marais, je crois maintenant que la crue des eaux printanières est au contraire la plus belle expérience que j’aie eue de ma vie. J’ai senti toute la puissance de la nature fondre sur moi, m’étreindre avec fureur et tendresse pour me rappeler que je suis petite, brève et mortelle, mais que je fais partie d’elle. La nature était enfin libre et elle m’a généreusement entraînée dans cette sauvage liberté au point que la faune ignorait jusqu’à mon existence. J’ai eu le privilège sacré de communier avec la Vie, cette Vie de silences nocturnes, de clapotis furtifs, de concerts joyeux et de bruissements d’ailes insolents.

Depuis mon enfance, jusqu’au plus profond de mon âme et dans mes rêves inconscients, l’île d’Embarras m’appelait. Aujourd’hui, je sais que j’ai toujours appartenu au Pays du Survenant et pourtant je n’y avais presque jamais mis les pieds. Les rares fois où je suis venue ici, quelque chose vibrait en moi. Le temps se figeait et des visions de scènes antiques, comme des échos délavés, superposaient le plus présent des moments présents. Il y a quelque chose ici d’ancien et de puissant qui me murmure presque en hurlant que j’ai toujours vécu ici, que ma place a toujours été ici.

Je me souviens d’une visite en particulier, j’étais alors adolescente et je me suis sentie envoûtée par toute cette végétation complexe et étrange. Pour la fille de banlieue que j’étais, qui n’avait connu que la pelouse stérile et les haies taillées à l’équerre, ce désordre indécent était pure poésie végétale. Estropiés par la crue des eaux, certains arbres centenaires agonisaient comme des géants désarticulés et difformes tandis que d’autres ployaient sous la cruelle et impitoyable emprise des vignes, créant de majestueux tunnels. Les plus jeunes arbres, condamnés à une mort lente sous l’étranglement des vignes, courbaient l’échine vers le sol, vaincus. Ils formaient des cercles parfaits évoquant de gigantesques signes mythiques et malsains comme des pièges temporels posés ici et là par quelque sorcière.

Ce matin, le soleil perce la brume qui danse sur le chenal du Doré. L’eau calme d’un vert tendre et lacté berce les sagittaires en murmurant des choses vertes qui donnent froid dans le dos. Comment te dire à quel point c’est beau ?

Les premiers clans d’oies et de canards repartent déjà pour le Sud. Leur chant millénaire me fait poser un genou par terre et solennellement je les salue. Je serai là à leur retour, dans mes bottes à salopettes, marchant très très lentement sur le chemin de l’île d’Embarras, de l’eau jusqu’aux hanches, ivre de bonheur, ensorcelée.

Appréciation du jury

Ce texte a frappé le jury par son originalité, qui transforme la migration en un exil à l’intérieur même des terres. Dès les premières lignes, le lecteur se trouve fasciné par l’univers marécageux décrit par l’autrice : grâce à son écriture puissante, poétique et imagée, ce qui aurait pu être la simple description d’un environnement peu accueillant devient une ode captivante à la beauté des lieux. On ne peut qu’envier la narratrice de s’être installée sur cette île soreloise.

Nancy Allard

Troisième prix | 2019