
Jacinthe des mirages
Mamie Jacinthe,
Je t’écris aujourd’hui, car je ne le faisais pas quand tu étais encore parmi nous. Tu n’aimais pas les épanchements ni la sentimentalité. Ce n’était pas ton genre. Pourtant, si je t’écris cette lettre que je ne posterai pas, c’est que je viens d’apprendre que tu avais contracté un prêt en cachette, dans les années 1950, dont tu dissimulais les papiers sous le plancher.
Une grève s’éternisait à l’usine et tes enfants avaient besoin de vêtements pour aller à l’école. Tu ne voulais pas demander d’argent à Louis, car il était déjà à bout de nerfs ; les comptes s’accumulaient et le travail tardait à reprendre. Avec ma mère, qui n’était pas encore d’âge scolaire, tu te rendais chez le prêteur chaque semaine pour lui rembourser une petite somme. C’était votre secret à vous trois. Et tu récompensais ta fille d’une frite ou d’une crème glacée, en échange de son silence. Je vous imagine partir main dans la main, la petite et la grande, donner de l’argent au monsieur à qui ma mère devait ses souliers vernis et le sac en cuir qu’elle allait porter à sa première rentrée. Les intérêts étaient élevés et Louis n’aurait jamais accepté de payer ça. Il voyait pourtant ses enfants porter de nouveaux vêtements, mais choisissait de se taire. Il te savait débrouillarde. Ce contrat, caché sous le prélart, c’est probablement le seul que tu auras signé seule. Je songe souvent à la détermination dont tu avais dû faire preuve. Tu réussissais toujours à plier la réalité à ta volonté. Comme lors de nos dernières heures ensemble.
Je tenais ta main et nous nous sommes fixées longuement. Tu ne parlais pas. Ta respiration s’était calmée. Au bout d’un moment, tu m’as demandé de t’apporter du muguet bleu. Je me souvenais seulement avoir vu du muguet blanc le long du mur du garage. Confuse, je suis sortie et j’ai inspecté chaque coin de la cour en vain. Je me suis dirigée vers la cabane qui sentait encore l’huile à moteur et l’essence, un réduit sombre d’où j’avais vu si souvent ton Louis émerger les mains pleines de cambouis. J’ai entrouvert la porte pour en humer l’odeur réconfortante avant de cueillir des clochettes blanches et de les déposer dans un verre avec un doigt d’eau. Sur ta table de chevet, j’ai remplacé le réveille-matin par le bouquet. J’ai approché les fleurs le plus près possible de ton visage, pour que tu sentes le parfum que tu aimais tant. Tu dormais, alors je suis descendue sans faire de bruit rejoindre la famille réunie dans la cuisine. J’ai demandé à mes oncles et à mes tantes s’il poussait du muguet bleu quelque part autour de la maison. Mon oncle s’est exclamé sur un ton amusé : « ça existe pas du muguet bleu, elle te raconte des histoires ! ». Ma marraine m’a chuchoté que les personnes en fin de vie mélangent parfois un peu les choses.
Quand je suis remontée, quelques heures plus tard, tes yeux étaient grand ouverts et tu avais tourné la tête vers les fleurs. Tu semblais bien. Tu m’as demandé de fermer les rideaux. Je me suis levée doucement, j’ai tiré le voilage et, dans la lumière du jour qui tombe, le muguet a viré bleu.
Appréciation du jury
La lettre de Marie-Ève Fortin-Laferrière se mérite sans aucun doute le tout premier prix Antidote d’Octobre le mois des mots! Belle maîtrise du code linguistique, dotée de qualités textuelles évidentes. L’autrice a une excellente utilisation de la ponctuation ainsi qu’une excellente syntaxe. Jacinthe des mirages est un texte clair, cohérent et structuré. Il est à noter que nous avons aussi beaucoup apprécié l’hommage rendu aux femmes fortes de notre passé. Félicitations!

