Lettre à Marie-Monde

Chère Marie-Monde,

La dernière fois que je t’ai écrit, tu avais encore une adresse. Tu crissais ton camp à l’autre bout de l’univers pour te geler le cul avec des conifères de quinze pieds comme seuls amis. Tu as fui ton ombre à la vitesse du vent sans claquer de portes en sortant. Silencieuse, létale.

Ça fait quinze ans que je ne t’ai pas écrit, quinze ans que l’eau continue de monter sur la berge, de ronger la rive, espérant peut-être nous gober, nous et nos mémoires. Depuis, on a tellement de fois fait le tour de faire le tour de l’île, de parler au même monde, d’entendre les mêmes bruits, les mêmes fous qui radotent les mêmes affaires, Pas de chauffage dans les logements sociaux, aye, câlice, c’est pas une vie, comme une chanson, une berceuse absurde qui fait juste te secouer un peu plus, un pas devant l’autre sur une file de montage où on te crisse du linge et d’où on te propulse jusqu’au travail. La vie sur l’île comme un bébé bercé trop fort et trop proche du mur, la tête aplatie par les coups.

J’ai laissé mon char dans le parking de la job aujourd’hui.

C’est pour ça que je t’écris, Marie-Monde.

J’ai laissé mon char dans le parking de la job, j’ai plotté mes écouteurs dans le creux de mes oreilles en écoutant La grande nuit vidéo de Philippe B. J’ai grimpé sur le traversier, la gorge pleine de mottons, le cœur qui débat comme quand on fait le saut, le fleuve dans les yeux, pas capable d’arrêter mes jambes, comme si je me sentais plus pantoute. J’ai débarqué de l’autre bord et sans attendre j’ai continué mon chemin de croix.

T’as-tu déjà remarqué, quand le vent souffle dans les feuilles des arbres, c’est comme s’il nous disait bonjour, partout où on passe? Avant aujourd’hui, pas moi. Mes jambes ne s’arrêtent plus, le jour passe à la nuit puis ainsi de suite sans fin, la barbe me pousse jusqu’aux genoux tellement le temps boucle son shift rapidement, demain j’aurai trente ans, peut-être cent, peut-être cent cinquante, peut-être que je serai un elfe, peut-être que je ne périrai jamais si je ne vis pas de guerre, que je mange juste des supers aliments, que je ne tombe pas en bas de mes escaliers. Je serai aussi intemporel que les grands chênes qui étaient là, back then, quand le Nouveau Monde fut découvert une fois de plus.

Ils parlent de couper les arbres du parc en face de notre ancien appart. Le parc où j’ai joué à la cachette avec mes parents quand j’étais petit et où personne ne pourra se cacher maintenant : je t’écris, Marie-Monde, parce qu’on dirait qu’avant ton départ, je ne comprenais pas la peine que je ressentais quand je trouvais quelque chose de tellement beau.

Aujourd’hui, je sais.

Je continue de te suivre, poussé par le vent qui te fait fuir ton ombre.

Nos migrations nous poussent à chercher la beauté là où elle pousse, sans jamais la percevoir. On court après notre propre queue, Marie-Monde.

Avant ton départ, les arbres n’étaient que des arbres.

Aujourd’hui, je sais.

– Ton chien fou

Appréciation du jury

Le texte se présente comme une lettre écrite dans un style audacieux et parfaitement maîtrisé, mélange de mots québécois, d’angliscismes, et de formules lapidaires poétiques et profondes. Une esthétique un peu «trash», qui cadre avec un propos désabusé et cynique où la tendresse n’est toutefois pas absente. Témoignage d’amour, dénonciation de la société ou complainte devant la disparition de la beauté dans la nature, cette lettre peut se lire de diverses manières.

Antoine Lussier

Deuxième prix | 2021

Designer graphique de jour et pusher de mots la nuit. Passionné par la littérature québécoise et fervent adepte du franglais dans ses créations, il travaille actuellement sur sa première bébitte littéraire legit.