Dent-de-lion

Ma douce Émilienne,

Comment te portes-tu? Ces derniers jours ont été lumineux par ici. J’espère que la belle saison n’est pas trop ardue chez toi, et que seules tes ravissantes joues vermeilles sont enfiévrées. J’ai, pour ma part, passé l’entièreté de la matinée dans le jardin avec Mère. Nous nous sommes occupées à retirer toutes les plantes adventices qui envahissaient les jacinthes près de l’étang. Tu sais comme Mère déteste les dents-de-lion. C’est surtout contre eux, d’ailleurs, que nous nous sommes obstinées. Il devait y en avoir des centaines, tous le capitule bien droit, pointant vers le ciel. Aux alentours de onze heures, Mère a décidé de se retirer sous la véranda, car le soleil commençait à irriter ses épaules nues. J’ai donc décidé de poursuivre le désherbage seule, chaleureusement courtisée par le bourdonnement des abeilles et le battement des ailes des libellules rouges qui croisaient mon chemin. Un peu plus tard, Mère s’est assoupie et j’ai décidé, à mon tour, de prendre un peu de répit. J’ai marché sur les galets qui entourent le petit étang et je me suis assise sur la grume du vieil érable, celui que nous avons abattu l’année dernière. Tu te souviens? J’ai demandé à Mère de ne pas se départir du tronc, car trop de tendresse et de souvenirs liés à toi y habitaient encore. Désormais, il dort paisiblement près des blanchailles et se veut un abri paradisiaque pour les insectes. La vie et l’amour y fleurissent encore malgré ton absence à mes côtés, douce Émilienne. À cet endroit se trouvaient encore d’innombrables dents-de-lion. Ils semblaient vouloir se camoufler parmi les herbes hautes. Ils s’entrelaçaient avec les petites fleurs violacées, comme pour tenter de me fourvoyer. J’ai alors remarqué une mignonne fourmi se baladant entres les herbages. Elle s’est doucement installée sur la tête de l’un des végétaux. À ce moment précis, le soleil baisait délicatement la plante et le reflet faisait luire le dos de l’insecte. La chaleur semblait lui plaire, elle est restée là un moment, puis a décidé de poursuivre son chemin vers les racines brunies. Plus bas, la fourmi a découvert la verte tige qui dévoilait son modeste duvet lacté. Elle a enjambé sans difficulté ce petit pelage de végétation et s’est trouvée à la fin de son itinéraire au sol, là où la terre est fraîche et neuve. Après ce moment de rêverie et de contemplation je me suis remémorée ce jour de mai où tu m’as offert, sous un ciel lilas, près du vieil érable, un bouquet fraîchement cueilli de ces fameuses dents-de-lion. Tu m’as murmuré que ces plantes n’étaient pas aimées à leur juste valeur et qu’elles méritaient le même ravissement que celui que les jacinthes nous apportent. Tu as raison, ma douce Émilienne. Elles sont magnifiques, ces dents-de-lion. Leur chapeau doré me rappelle ta longue chevelure aux reflets d’été. Comme elles, à la fonte des neiges, tu réapparais, somptueuse, gorgée de soleil. Tu me manques, ma douce Émilienne. Il me tarde de te retrouver. Je te ferai une place près du petit étang, et nous admirerons, ensemble, les dents-de-lion glorieuses enjoliver notre vieil érable.

Mathilde

Appréciation du jury

Ce texte a frappé le jury par son riche vocabulaire ainsi que par la qualité impressionniste de l’écriture, attentive aux plus fugaces sensations présentes dans la nature. L’auteure nous invite à voir la beauté dans la fleur la plus humble, le pissenlit, ici élevé au rang de «dent-de-lion».

Claudia Chartier

Troisième prix | 2020

Claudia Chartier est diplômée en Arts, Lettres et communication au Cégep de Sorel-Tracy. Elle a autopublié son premier recueil de poésie érotique, Bien-aimés, en 2019.