
Mes grands déracinés
Mes grands déracinés,
Mes mots circulent mal, s’enfargent souvent dans les fleurs du pays. Vous m’attendez, patients, comme au premier jour de l’embarquement. Calmes, vous attendez que je sillonne avec vous les mers que vous avez cent fois traversées, anticipées, dans lesquelles vous êtes morts quelques fois en rêve.
Quand je suis tannée des grands froids et des bancs de neige, vous m’écrivez je suis tannée d’Alep barricadée, de Beyrouth trouée, de l’Aguan apeurée. Vos yeux, grands comme l’océan Indien, n’ont peur de rien. Ni des mots lentement prononcés ni des lettres dix fois raturées. Et moi, analphabète de vos écueils, je tente en vain de ravaler ma langue insécure. Vous me dites que j’ai la vague au cœur et c’est vrai, car certains jours, il y a des voix qui retentissent creux au fond de l’impératif.
Retourne dans ton pays. Retourne dans ton pays. Retourne dans ton pays.
Bien sûr, vous avez déjà l’oreille pour les paroles en dents de scie. Vous qui ne retournerez jamais en arrière, vous leur chantez doucement C’est à ton tour, de te laisser parler d’amour avec vos accents, doux comme le Pacifique.
Quand nous lisons pour la première fois « dépaysé », c’est comme un mot trempé dans un thé au tilleul qui remonte à la surface. Comme un refrain de l’enfance qui nous rattrape un soir de novembre. En même temps que vous apprenez que les souffrances peuvent se passer de préfixes, je réalise à quel point ma vie ne sera plus jamais vide.
Avec votre révolution tranquille au creux des mains, vous récitez ensemble des prières de toutes les langues, de toutes les religions, même celles où les psaumes se chuchotent sans un dieu. Quand on vous reproche d’être de la mauvaise graine, vous roulez la mousse de votre corps, vous poussez votre voix vers le haut et vos chansons deviennent vivaces. Comme les grands sapins de ce pays, vous ne perdez jamais une épine. Et pourtant, c’est à moi que vous demandez pardon quand vous conjuguez au présent les histoires de votre village; vous hésitez encore à froisser le silence quand je lis le récit de vos vacances; vous ne me reprenez jamais quand je prononce vos noms sans musique.
Je vous écris, mes grands exilés, le chiendent de l’espoir, parce qu’il m’arrive, moi aussi, de manquer de vocabulaire, de perdre mon latin, mes préjugés et mes colères. De pas ne trouver les mots justes pour décrire la première lueur du matin, l’odeur des feuilles mouillées ou le chagrin de février. Je vous écris parce que je ne sais pas vous parler, sans pleurer, des poèmes qui prennent racine dans mon sol depuis que vous avez amerri dans ma classe.
Sachez pourtant que vous êtes tout à la fois le chêne et le roseau, que vous avez la fougue de Miron, la douceur de Pauline Julien, l’élégante tristesse de George Dor et ce petit quelque chose que le français ne peut pas traduire.
À tous mes étudiants, gens de mon pays
Appréciation du jury
La lettre de Viviane Marcotte est portée par une écriture lyrique qui n’en fait jamais trop. L’autrice utilise habilement le langage et les références québécoises pour les ouvrir afin d’y accueillir ses étudiants provenant d’autres cultures à qui s’adresse la lettre. Le résultat est un texte émouvant et rassembleur.

Viviane Marcotte
Deuxième prix | 2019
Viviane Marcotte est doctorante en littératures de langue française à l’Université de Montréal et chargée de cours au collège Bois-de-Boulogne. Elle a publié en 2017 son premier recueil de poésie aux éditions Fond’tonne intitulé «En chien de faïence».
