
Rose
Rose,
Le silence des outardes ne ment pas. Le vent qui me frôle les cheveux et qui tombe quelque part derrière moi. Le lac et sa brume. Quelque chose de spécial dans l’immobilité. C’est ici, sur cette terre, que je veux mourir, Rose. Ici que je voudrais qu’on m’enterre. Ou dans le lac, avec la brume. Avec les outardes et leurs mélodies. De l’autre côté de tout. C’est surtout ici que je veux vivre.
Les derniers mois, je me suis sentie comme dans une boîte d’allumettes. Toujours à deux doigts de prendre en feu entre deux murs noirs de carton. La noirceur de mon appartement me promettait des jours meilleurs. Et je priais en silence pour oublier. Dans ma tête, je t’entends rire, et ça me fait du bien. Ce rire simple et vrai. Tu me rappelles que je ne crois en rien, et je te réponds que ce n’est pas ça l’important. Je te réponds que j’essaie d’éviter l’incendie en dedans.
On revient au lac. Je veux que tu viennes ici avec moi. Que tu voies ce que je vois. Une beauté fragile. De celle qu’on a peur de perdre à jamais. La beauté d’une toile au musée qu’on fixe sans arriver à partir. La beauté des dimanches matin d’octobre passés à se raconter les dégels de nos lacs translucides. Tu sais de quelle beauté je parle. Tu la connais. Je veux t’y amener, avec mes mots pour te sortir de ta boîte d’allumettes personnelle.
C’est le genre d’endroit où tu t’imagines atterrir quand tu tombes dans le terrier du lapin. Un endroit qui appartient à un autre monde. Je l’ai découvert en marchant l’autre jour. En essayant de sortir d’entre mes deux murs. La beauté de dévier du chemin habituel. Et de tomber sur quelque chose qui ressemble à l’après. Presque irréel dans son mouvement fixe.
Je viens souvent ici depuis le début du désastre. J’essaie de changer de décor, de peinturer ma vie avec les plus belles couleurs pour remplacer celles que tu m’apportais. Mais tu es toujours un peu là, dans le canevas de mes journées éteintes. Dans mes tentatives de tout mettre en blanc et de recommencer à zéro. Je t’imagine t’allonger dans le lac glacé comme dans un lit. Te faire enrober du froid et aimer ça.
Rose, je t’écris pour te laisser savoir que je trouve le moyen de rêver, même quand le monde autour de moi se décompose. Je veux que tu saches que la brume du lac m’apaise. Peut-être pour que ça t’apaise un peu aussi. J’espère que tu trouves ton lac, là où tu es. Je te souhaite de pouvoir te laisser caresser par le vent froid sans peur. Comme hypnotisée par le temps qui s’arrête.
Je t’attends, toujours,
S.

Melina Cornejo
Premier prix | 2020
Melina Cornejo est âgée de 22 ans. Elle est étudiante à la maîtrise en création littéraire à l’UQAM, où elle travaille sur le rapport au corps trouble en horreur. Elle compte deux publications à son actif dans les revues Nyx et Saturne, et elle travaille également à un recueil de poésie et à un roman, tous deux dans le registre de l’étrange.
