
Larus Argentatus
14 octobre 2089, la maison jaune,
Cher Larus,
Je t’ai d’abord écrit une carte postale, mais les mots débordaient sur le recto, l’encre se déversant dans l’océan, et l’idée qu’ils s’y noient comme tout le reste m’attristait. J’ai recommencé avec une page blanche.
Je t’écrivais pour te dire que j’ai vu un geai bleu aujourd’hui. Une teinte improbable dans le paysage. Ça m’a fait penser à toi, à tes pattes palmées qui étaient tout ce dont j’avais besoin, le jour où je t’ai trouvé sur la rive. Du temps où il y avait encore des rives.
Je croyais que les geais s’éteindraient bien avant les goélands.
En voyant l’oiseau, plus bleu que le ciel, j’ai songé que la magie est souvent si frêle, si translucide qu’elle passe facilement inaperçue. Comme l’azur devenu torrent. Comme une éclaircie aux ailes battantes. Comme l’empreinte de tes pattes dans le sable grossier. Je me souviens d’une époque où on méprisait ton espèce pour son amour des frites et des détritus. Où vos cris évoquaient l’été. Quand les saisons avaient encore un sens.
La maison tangue, secouée par un roulis perpétuel. La nuit, c’est pire : la lune s’en mêle. En réalité, je ne sais plus où j’habite, sinon dans tes yeux jaunes, les derniers qu’il m’ait été donné de voir. J’ai des baleines plein la gorge, et la sensation que mes organes sont remplis d’ouate.
L’espèce humaine, incapable de survoler les problèmes qu’elle a créés, s’anéantit à grande vitesse. Rien à y faire, demain est un cul-de-sac.
J’ai percé un trou dans le toit. Ça me donne l’impression de respirer. J’ai laissé intacte l’antenne où tu te perchais si souvent. À marée haute, le rez-de-chaussée est une baignoire à remous; je ne quitte pas le premier étage. Un jour, je devrai peut-être me percher sur l’antenne, moi aussi, pour ne pas me noyer. J’envie tes ailes. Pourtant, si j’en avais, je n’aurais nulle part où aller. Mais je prendrais l’air, infiniment, je m’épuiserais en haute voltige. Une dernière grande gorgée d’oxygène avant l’extinction.
Impuissante, je reste dans mon mausolée, que je grignote pour ne pas mourir de faim.
Le cactus est mort cet hiver. Trop peu de soleil. Les tilleuls de la cour tiennent bon. Leurs racines marinent dans le fleuve qui est aussi l’océan. Elles ne sont pas faites pour ça, tout comme les fondations de la maison, qui ne se transformeront pas en une coque de navire. La nuit, je rêve que racines et fondations pourrissent toujours un peu plus. Je guette, ces jours-ci, la venue des bourgeons. J’en ai repéré deux nouveaux ce matin, à travers mes jumelles. C’est là que le geai m’est apparu, posé sur une branche pour un court instant. Quand il est reparti, je l’ai suivi jusqu’à ce qu’il disparaisse de ma vue. Volatile filant. J’ai formulé un vœu sans trop y croire.
J’aurais aimé te porter ce mot, mais ta tombe n’est plus accessible, perdue sous le niveau de l’eau. Mon seul projet aujourd’hui : plier cette lettre en un avion de papier et la lancer le plus haut possible. Toi, moi et le geai bleu, nous volerons encore un peu.
Ton amie Astrid
Appréciation du jury
Cette œuvre décrit avec génie, aux travers de métaphores colorées, un univers dystopique, dévasté, néanmoins bien ancré dans la réalité. Une critique environnementale judicieusement ficelée, adressée à un ami précieux qui vous surprendra. L’écriture en elle-même est impeccable, l’utilisation de la thématique est émouvante et sans contredits astucieuse. Une lecture qui ne vous décevra pas.

